20 ans | De l'autre côté (nouvelle)
Ecrit par Edgar Kosma21:59
J'ai dormi plus de sept mille trois cent fois sur ce lit. Sans compter les siestes. Et personne n'est jamais venu vérifier l'état du matelas. Faut dire que je ne m'en suis jamais plaint. J'ai passé autant de temps entre ces quatre murs que partout ailleurs, lors de ma première moitié de vie. Passer. Ici, le temps ne fait que ça. Lentement. Les gens aussi. Sans faire de bruit.
22:11
Le calcul est simple : j'ai quarante ans et suis ici depuis vingt ans. Résultat : deux décennies étripées, vidées, gaspillées pour un braquage qui a mal tourné. Surtout pour la caissière. Pauvre fille... Et pour le flic aussi. Lui, en me tirant dessus, l'avait bien cherché. C'était son boulot... Quel gâchis. Tout ça pour quelques milliers de francs. Qu'en aurais-je fait ? Je me le demande toujours. Il y avait juste de quoi s'acheter une BMW d'occasion, ça ne valait vraiment pas le coup. Mais je ne pouvais pas le savoir, ça. On m'avait dit que le fourgon passait le vendredi. Si je m'en étais tiré, aurais-je vécu terré, comme une bête farouche, avant de recommencer ? Tout acte m'aurait finalement conduit ici. Comme si je n'existais que pour ça. Comment ai-je pu être si con ?
22:36
Vingt ans de prison, c'est surtout vingt ans de solitude. Et, croyez-moi sur parole, le temps semble bien long lorsqu'il n'est pas partagé. Bien sûr, j'ai entretenu des contacts avec certains détenus mais ils n'étaient souvent que de passage, et pas très bavards non plus. Ici, les sentiments se ravalent avant d'être perçus et les mots rentrent vite dans le rang. Le prof de maçonnerie était sympa avec moi mais la formation a été arrêtée le jour où un type a essayé de lui planter une truelle dans la tête. On ne l'a plus jamais revu. Ma mère est la seule à venir me rendre visite. Chaque premier dimanche du mois, entre dix et onze heures, on se retrouve au parloir. C'est un peu notre messe. Ou plutôt notre confessionnal. Ma mère part tôt de chez elle, marche jusqu'à la gare, été comme hiver, où elle prend un train jusqu'à la ville, avant de monter dans un bus qui la dépose en face de la prison. Quatre heures de trajet pour me parler une heure. Qui d'autre ferait ça chaque mois depuis vingt ans ? Elle avait quarante-sept ans lors de mon incarcération et, aujourd'hui, bien qu'elle se soit toujours abstenue de m'en faire part, tout ça devient pénible pour elle. Je me réjouis toujours de ses visites, même si je n'ai jamais grand-chose à lui dire. Que pourrais-je lui confier ? Mon semblant de vie, mon néant, mon ennui ? Ce sont des choses qui ne se disent pas. Alors, plutôt que de lui parler de mes minces espoirs, je l'écoute : un de ses chats s'est fait écraser en face de chez elle, elle a fleuri la tombe de mon père, elle a adopté un nouveau chat et n'ose pas lui donner un nom car elle a déjà peur de le perdre, un cancer s'est déclaré dans la gorge du voisin, du lierre se propage partout autour de la maison et personne n'est là pour le tailler... Tout cela ne m'intéresse pas vraiment. Mais je bois ses paroles comme je prends tout ce qui peut faire passer le temps. Chaque seconde est une victoire. Contre quoi ? Une différence essentielle sépare les gens libres des autres : les premiers rêvent du ralentissement du temps, les seconds espèrent son accélération. Mis à part maman, personne n'est jamais venu. Au début, il y a bien eu quelques amis ou membres de la famille. Ils semblaient mal à l'aise de me voir ici. J'étais là pour trop longtemps. Plus rien n'était envisageable. Je soupçonne certains d'en avoir profité pour venir voir à quoi ressemblait la réalité de ce côté. Ceux-là ne me regardaient jamais dans les yeux.
23:46
Il m'arrive quelquefois de discuter avec Raoul, le gardien qui apporte le repas de midi pendant la semaine. Je me suis souvent surpris à l'attendre. Mon ventre est réglé comme une horloge. Il frappe toujours entre 12h23 et 12h29 et, à travers le judas, me demande si tout va bien. « Ça pourrait aller mieux... », dis-je, sans subterfuge, tandis que le plateau vide du matin s'échange contre le nouveau, jamais assez plein à mon goût. Raoul m'appelle toujours par mon nom. On parle parfois de la météo, d'une modification dans le règlement d'ordre intérieur ou des résultats de foot. C'est un supporter de Barcelone. Comme moi. Il m'a dit récemment que depuis que Guardiola est entraineur, ils sont encore plus forts que sous les ordres de Cruyff. Ça m'a fait tout bizarre. Moi, Guardiola, je ne l'ai connu que comme joueur. C'était l'ancienne génération. La mienne.
00:21
Il y a vingt ans, je pensais naïvement que l'argent m'offrirait la liberté et que celle-ci serait sans limite. Il en a été tout autrement. Vingt ans, c'était aussi l'âge de la caissière. Le premier coup est parti tout seul mais personne ne m'a cru. Pour les suivants, je n'étais plus vraiment moi. Vingt ans, c'est peu. C'est beaucoup aussi. Ça dépend de quel côté on se trouve. Comme toujours.
00:42
Ma cellule est mon seul horizon. Huit mètres carrés, vue plongeante sur la cour, un lit, une table, une chaise, une étagère, une toilette, un lavabo, un miroir et une télévision. Si le miroir est le meilleur moyen de prendre conscience du temps qui passe, la TV s'avère être le plus confortable pour le faire passer. Je l'ai pas mal regardée durant les premières années, quand la masse de temps, face à moi, me paraissait insurmontable, mais je m'en suis peu à peu désintéressé. Ces gens, beaux, riches et libres, consommant sans se soucier ni de l'avenir ni de moi, se plaignant de tout ou de rien, inconscients de leur chance et de leur bonheur, me dégoûtaient profondément. Qu'ils soient réels ou fictifs n'y changeait pas grand-chose. Voir ces villes, ces corps, ces mers que je ne pouvais ni sentir ni toucher m'étouffait. Les concepteurs de programmes pensent-ils aux vieux, aux pauvres, aux fous, aux détenus qui les regardent ? Peut-être ne pensent-ils qu'à nous. Mais pourquoi n'éprouvent-ils aucune culpabilité ? Question d'argent, réponse d'argent. L'intégration de la télévision dans les cellules est un élément constitutif du système punitif, visant à nous rappeler sans relâche notre passé et notre condition. Pourquoi me serais-je puni ? Une peine me suffit.
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