De ses dix doigts (récit 1/10)
Ecrit par Edgar Kosma
Comme presque chaque matin, j'ouvre le portillon à l'aide de mon badge et me gare sur ma place, près de celle de mon collègue qui est plus large que la mienne mais moins que celle du chef.
Dans l'ascenseur, je me retrouve coincé entre le miroir du fond et une jeune brune qui me toise avec un sourire en coin. Curieux, je jette un œil discret vers son reflet. Son profil n'est pas sans m'évoquer celui de ma cousine Nancy. Si elle savait qui je suis, elle ferait moins la maligne avec son air, pensé-je, conscient qu'être l'assistant de l'adjoint du chef du service n'est pas rien mais qu'il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. La brune descend au cinquième. Sans un dernier regard. L'ascenseur redémarre. J'y pense encore au sixième, un peu moins au septième et sors de la cage au huitième.
Mon collègue, ponctuel et bien rasé, est déjà en place derrière son poste. Comme d'habitude. Je ne suis pas quelqu'un de particulièrement envieux mais je voudrais bien être rasé comme lui. Sans rancœur, je lui tends la main et il me la serre, avec la même moiteur que les autres jours. Sociabilité oblige, je prends de ses nouvelles, et plutôt que de me répondre « Ça peut aller... », comme il le fait d'habitude, sans lever les yeux de l'écran, il me regarde d'un air sidéré : « Je savais pas que tu t'étais marié, toi ! »
- Pardon, m'étonné-je, avec une surprise telle que j'en oublie de lui reprendre ma main que je m'empresse d'habitude d'essuyer contre l'arrière de mon pantalon !
- J'ai dit : « Je savais pas que t'étais marié, toi ! »
- Oui, j'avais compris.
- Pourquoi tu réponds pas alors ?
- Je ne comprends pas pourquoi tu me demandes ça...
En guise d'explication, il se limite à pointer son index en direction de ma main tout juste relâchée. Intuitivement, je suis l'orientation de son doigt et tourne mon regard vers le mien.
- Mais qu'est-ce que c'est que ça ?
- Va savoir... C'est ta main !
- Oui, je sais, mais cette bague n'est pas à moi !
- Ah non, c'est à qui ? À moi peut-être ?
- Je ne comprends pas.
- Qu'y a-t-il à comprendre ? T'as une alliance, t'es marié !
Sur cette conclusion implacable, je rejoins vite mon poste avant que le chef n'arrive. Mon ordinateur tarde à s'allumer et je n'arrive pas à me débaguer. Subordonné, je reviens vers mon collègue dont l'ordinateur tourne à merveille. Il commence à m'énerver.
- Ça te dérange de me tenir la bague pendant que je retire mon doigt ?
- Euh...
- S'il te plaît !
- Mais...
- Seul, je n'y arrive pas.
- Bon...
Mon collègue agrippe la bague du bout des doigts et, de mon côté, je tire ma main vers moi. Rien ne bouge. Comme stimulé par la perspective d'un échec potentiel, il se lève pour la pincer avec plus de force, tandis que je continue de tirer vers moi avec toujours plus de vigueur. Soudain, le bruit d'un élastique qui rompt retentit et je me retrouve propulsé au sol. Face à moi, mon collègue, blême, tient mon doigt dans sa main. Au-dessus de moi, mon chef, écarlate, vocifère : « Qu'est-ce qu'il se passe encore ici ? »
C'est alors que je me réveille. J'attrape mon ordinateur, veillant au pied du lit. Et c'est en ouvrant le capot que je constate que mon annulaire a disparu. Point de sang ni de cicatrice. Seul un trou béant au milieu de ma main.
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1 Commentaire
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Mercredi, 23 Mars 2011 13:09
posted by Pierre
Pour le dire simplement, je dirais que pour l'instant l'épisode trois est certainement sur la première marche de mon trio de tête...
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