Éternels instants (prologue)

Ecrit par  Edgar Kosma
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Si vous avez ouvert l’objet que vous tenez entre vos mains dès sa première page et que vous n’en avez passé aucune pour arriver plus rapidement à celle-ci, vous avez certainement constaté qu’un fragment se dresse en exergue de ce livre, errant en pesanteur au milieu de la cinquième page. Si vous l’avez constaté, l’avez-vous lu ? Pourquoi ouvririez-vous un livre si c’est pour ne pas lire ce qui repose sur ses pages ? Pour respirer son odeur intacte de papier fraîchement imprimé ? Pour vérifier l’élasticité de sa reliure ? Quand bien même, je ne peux pas croire que vous n’en ayez pas lu le moindre mot.

[Fragment (nom masculin) : quelques taches d’encre noire judicieusement figées entre du blanc, du blanc, encore du blanc et toujours du blanc. Taches agencées de manière à produire du sens.]
 
Si vous l’avez lu, vous avez peut-être remarqué que ce fragment ne renvoie vers aucune référence. Il ne s’agit pas d’un oubli : cette atypique succession de mots est le fruit d’un torrent dont je ne connais pas la source. Convaincu qu’une production de sens possède nécessairement une origine, j’affirmerais sans prendre trop de risques que cette origine est de nature humaine. Par pure intuition. En revanche, je ne pourrais affirmer qui est cet être humain, attendu que je n’ai absolument aucune idée ni de ce qu’il est, ni de ce qu’il fait, ni d’ailleurs de quoi que ce soit d’autre à son sujet. Ni fonction, ni essence. Rien. Ou si peu : un humain capable d’écrire. Mais faire partie de l’ensemble des humains alphabétisés en fait-il pour autant un écrivain ? Difficile à dire… À partir de quelle quantité de mots écrits peut-on considérer quelqu’un comme un écrivain ? Un ? Cela semble peu. Dix ? Admettons que cela n’est pas énorme non plus. Cent ? Ouais… Mille ? Pourquoi pas ? Un million ? Là, ça devient sérieux. Mais en quoi quelqu’un qui écrirait un million de fois le même mot, un mot d’une cinglante banalité, serait-il plus écrivain qu’un autre qui, de son existence, n’écrirait qu’un seul mot, mais un mot de la plus sublime beauté ?
 
[Écrivain (nom masculin) : personne (de sexe masculin ou féminin, peu importe) qui, à l’aide d’un outil approprié (pouvant aller de la plume d’oiseau au clavier numérique), produit des signes doués de sens sur un support matériel adéquat (pouvant aller de la pierre de roche convexe à l’écran plat).]
 
Quels que puissent être les degrés d’intérêt et de vérité de ces considérations introductives, je ne sais toujours rien au sujet de l’auteur de l’aphorisme qui repose nonchalamment au milieu de la cinquième page du livre qui commence, peu à peu, à se fondre dans le creux de vos mains. Si ce n’est l’une ou l’autre chose : je sais que l’existence de ce fragment fut extraite du vide, de l’oubli et, simultanément, de l’oubli de l’oubli par Constance Azed, sans aucune intention de le faire ; je sais aussi que l’existence de ce fragment sortit de l’ombre lors de la deuxième moitié du seizième jour du dixième mois de l’année 2003. Aux alentours de deux heures et quarante-deux minutes de l’après-midi. Ni plus tôt ni plus tard. Et si je suis en mesure d’évoquer l’existence de ce fragment et de vous en confier le contenu, c’est parce que cette femme, ancienne comptable d’une modeste maison d’édition spécialisée dans les textes poétiques contemporains et post-contemporains, devenue, plus tard, une vieille retraitée à charge de l’Office National des Pensions, et aujourd’hui décédée, l’a découvert. Cet après-midi-là. Alors que ce fragment gisait au milieu d’une centaine d’autres pensées ; toutes plus disparates et similaires les unes que les autres. Des fragments écrits sans ordre manifeste dans un carnet de notes d’apparence quelconque. Un simple carnet rempli de notes ne ressemblant à rien d’autre qu’à un simple carnet de notes.
 
Les circonstances de sa découverte sont aléatoires mais sont ce qu’elles sont. « Tautologie », me direz-vous. « Certes », vous répondrai-je. Mais imaginez un instant qu’elles aient été différentes ou qu’elles n’aient pas été du tout (c’est-à-dire : si Constance Azed ne l’avait pas trouvé ou bien si elle l’avait trouvé mais qu’elle ne m’en avait pas fait part). Dans ce cas, comment savoir ce qu’il serait advenu de ce carnet et de son histoire conjointe ? Étant donné qu’un objet, à l’instar de celui qui le fabrique, n’a pas la possibilité de se soustraire à son histoire, il semble certain qu’une autre destinée lui aurait été offerte : il aurait pu se retrouver englouti sous une montagne de déchets, compressé entre une boîte de conserve, délestée de ses petits pois et de ses carottes transgéniques, et un tampon hygiénique ensanglanté ; il aurait pu être découvert par des bibliophobes pyromanes et analphabètes qui l’auraient donc brûlé sans savoir ce qu’ils brûlaient ; il aurait pu être déchiré et transformé en puzzle par un enfant-tyran capricieux et colérique dans le seul but de contredire son impuissante et débonnaire mère ; il aurait pu être jeté dans un sac jaune par un employé de la ville pour être ensuite amené dans un camion bleu vers une usine verte afin d’être recyclé et de produire un nouveau carnet : gris et vierge ; il aurait pu être volé et plagié par un homme qui a toujours rêvé d’écrire un livre mais qui ne sait absolument pas comment s’y prendre ; il aurait pu être ramassé par un homme qui l’aurait lu et apprécié mais qui, quelques semaines plus tard, serait devenu amnésique suite à un grave accident de voiture au retour de ses deux semaines de vacances annuelles. Dans ce cas, le contenu du carnet serait retombé dans son oubli originel. Comment savoir ? Ou bien peut-être serait-il resté à jamais non lu, enfoui au fond d’une caisse poussiéreuse dans un sombre grenier, dans l’attente sans temps d’un lecteur en puissance qui le découvrirait, par hasard, en fouinant dans le passé de ses ancêtres sans autre intention que de fouiller son passé, furetant à la recherche de quelque chose qui lui ressemble. N’est-ce finalement pas là le plus probable ?
 
Que sais-je ? A vrai dire, pas grand chose à propos des devenirs potentiels des choses. Ni d’ailleurs à propos de quoi que ce soit. Mais s’il existe, au cœur de nos incertitudes, quelque chose de consistant, cela pourrait s’exprimer comme ceci : vous ne tiendriez pas l’objet que vous tenez si Constance Azed n’avait pas trouvé ce carnet et si elle ne m’avait pas raconté cet épisode ainsi que bien d’autres qui le précédèrent et s’ensuivirent. Inversement, si, parmi tous ses possibles, le carnet avait emprunté un autre chemin, il est fort probable qu’en ce moment, vous ne tiendriez rien entre vos mains. Ou peut-être tiendriez-vous un autre livre. Ou encore n’importe quel autre objet. Mais certainement pas celui-ci. Ou alors, nous rêvons. Tous et depuis toujours, nous rêvons le même rêve. Et ce que nous pensons être la vie – et que nous considérons comme étant « notre vie » – n’est rien de plus qu’un roman écrit par personne. Un roman dans lequel nous ne serions rien d’autre que des personnages extraits de l’imagination de personne. Alors, seulement, nous pourrions tous rêver le même rêve au même moment. Mais si personne n’est l’auteur de notre rêve commun, pourquoi le rêvons-nous ? Et, surtout, pourquoi le rêvons-nous ensemble ?
 

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in Grand Miroir (Renaissance du Livre), première édition, édition papier, 16€

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